Congrès du Snam-CGT – 12 et 13 mai 2025 – Motion service public / droits culturels
Le service public fait l’objet de multiples injonctions contradictoires : jugé indispensable, personne ne souhaite le financer ; universel, il devrait également s’adapter à chacun·e ; l’héroïsation des fonctionnaires en temps de pandémie ou de crise n’a d’égale que le mépris de leur statut le reste du temps ; noble sur le papier, il est avili par une mise en œuvre réduite à l’essentiel en raison du manque de moyens accordés. Quand il est délégué au secteur associatif ou privé, ce n’est guère mieux : le soutien financier des différentes strates de la puissance publique est rarement à la hauteur. Fonder ces entreprises ou associations sur les valeurs capitalistes et la recherche du profit au lieu de viser l’intérêt général est malheureusement monnaie courante. De leur côté, les salarié·es sont confronté·es comme les agents publics à la précarité et aux bas salaires. Ils manquent de reconnaissance et de moyens pour mener à bien leurs missions.
Parmi l’ensemble des services publics, celui de la culture nécessite d’être défendu encore davantage. Ce serait un secteur non-essentiel et qui ne créerait pas de valeur. Pire : il serait l’un des puits sans fond de la dépense publique. Nous savons qu’il en est autrement. Que l’accès au spectacle vivant et enregistré, aux œuvres — qu’il s’agisse du répertoire ou de la création contemporaine, dans toutes les esthétiques — ainsi qu’aux enseignements et pratiques artistiques est indispensable. Que ce même accès : pourtant consacré
- par la loi LCAP de 2016 pour laquelle le SNAM et la fédération du spectacle CGT revendiquent toujours une loi d’orientation pour donner les moyens au service public des arts et de la culture
- par la notion de droits culturels issue de la déclaration de Fribourg dont de nombreux points sont discutables ou contestables, telle leur inscription dans la déclaration universelle des droits de l’Homme
ne peut être garanti par la seule loi du marché. L’État et les collectivités territoriales interviennent de longue date en la matière et il y aurait beaucoup à dire sur les lacunes ou les désengagements dont souffrent comme d’autres ce service public. Les conservatoires, souvent décrits comme vieillots et dépassés sont en réalité le lieu d’innovations artistiques ou pédagogiques méconnues que la population plébiscite si bien que les usagers sont parfois tirés au sort pour en bénéficier. Au contraire, l’Éducation Artistique et Culturelle est présentée comme le remède à toutes les fractures de la société à l’instar du très médiatique programme DEMOS.
Pourtant, en fin de compte, une minorité d’enfants scolarisés bénéficie d’une expérience de la pratique musicale. Pour rappel le SNAM-CGT se prononce, depuis de nombreuses années, pour inclure dans l’emploi du temps de tous les enfants scolarisés en élémentaire un temps hebdomadaire de pratique musicale (à l’image de ce dont bénéficient par exemple les enfants scolarisés à Paris)
La tendance est claire. Les politiques d’austérité se succédant, le service public de l’enseignement des arts, qu’il soit initial ou supérieur, qu’il soit assuré par les collectivités locales et les établissements publics ou par le biais d’associations, va de régressions en perte d’attractivité. L’état du secteur nuit à la fois aux salarié·es, aux agent·es et aux usager·es. Les premier·es cumulent précarité (CDD, souvent abusifs, dans le public), pauvreté (niveaux de rémunération proches du SMIC) et manque de reconnaissance (se traduisant par de la souffrance au travail et des reconversions professionnelles). Les second·es peinent à trouver un moyen d’apprendre l’art proche de leur domicile, à un tarif acceptable et dans un cadre éducatif ambitieux.
La mobilisation des professionnel·les du secteur se construit, avec la séquence de mars 2024 et l’organisation des états généraux de l’enseignement et de l’éducation artistiques en décembre dernier par exemple. Nous devons continuer de lutter contre la précarité, la faiblesse des rémunérations et contribuer à obtenir :
- le passage en catégorie A de tou·tes les enseignant·es du public (en le corrélant à la problématique des concours d’accès à la FPT)
- la qualification de professeur pour tou·tes les enseignant·es du secteur associatif
- la création d’une instance nationale de dialogue social, sur le modèle du CNPS
Il sera important aussi de développer et resserrer les liens avec les autres syndicats et fédérations de la CGT couvrant les mêmes champs : la FDSP pour l’enseignement public initial, la CGT culture pour l’enseignement supérieur ainsi que la FERC et l’USPAOC pour l’associatif.
Un groupe de travail permanent sur l’EAC pourra creuser et porter les axes revendicatifs élaborés en 2024. L’un des enjeux principaux est la reconnaissance des salarié·es et des agents qui animent des dispositifs d’EAC — de la simple prise de parole autour du travail artistique à l’atelier de création participative — par l’encadrement de leurs conditions d’emploi et de travail.
En fin, et ce n’est pas rien, à ce jour il n’existe aucune politique nationale concertée de lutte contre les violences sexistes, sexuelles ou pédagogiques au sein de ces établissements. C’est pourtant à ce niveau que se perpétuent les stéréotypes de genre, l’idée qu’être artiste c’est se soumettre et que les abus sexuels sont des conditions nécessaires à l’accès à l’excellence. Ce sujet a toute sa place dans notre action syndicale et doit être une priorité.
L’enjeu est de mener la bataille des idées et de la gagner, de lutter contre celles et ceux qui aiment penser et laisser croire que notre secteur promeut un art dominant et excluant par nature, où règne un entre-soi et une production de contenus — qu’il s’agisse de spectacles, de productions audiovisuelles ou de pédagogies — qui n’intéresse personne d’autre que celles et ceux qui en sont les auteurs.
L’offre musicale proposée par les maisons d’opéras et orchestres se doit, dans le respect fondamental de ce que représente le service public, d’être la même en quantité et en qualité pour toutes et tous. Il ne peut y avoir une offre à deux vitesses — plus importante dans les plus grandes villes et démesurément moindre dans les autres — ou à deux niveaux – grandes formations symphoniques, opéras grandes formes, grands solistes pour le public dits d’habitué·es ; et formes intermédiaires, petits effectifs et opéras petites formes pour les autres, catalogués comme nouveaux publics. L’ensemble des citoyen·nes, quelles que soient leur catégorie socio-professionnelle, lieu d’habitation, âge, origine ou sexe, doivent être traités avec la même considération, le même investissement en ressources (humaines et économiques).
La politique culturelle déployée à partir des années 60 par le plan Landowski, garantissant un maillage (presque) complet de structures employant des artistes musicien·nes permanent·es sur l’ensemble du territoire français, est celle à maintenir et développer car elle seule permettra de répondre pleinement à cette mission de service public culturel.
Rappelons l’engagement de l’État lui-même de « favoriser l’accès de tous aux œuvres de l’art ». Ainsi, le modèle de la permanence des artistes musicien·nes permet de proposer un nombre suffisant de levers de rideaux par production, élargissant considérablement les publics touchés avec un véritable accès aux œuvres. Il est également le moyen d’atteindre l’excellence artistique nécessaire à l’exécution de l’ensemble des œuvres du répertoire abordés par les orchestres symphoniques et lyriques, notamment avec des recrutements justes et impartiaux, la plupart des concours d’orchestre ayant lieu derrière paravent. La permanence de l’emploi est donc indissociable et incontournable pour une politique de service public efficiente, de qualité, et tournée vers l’ensemble des publics.
La programmation liée à l’Action Culturelle ne déroge pas à ce principe d’égalité de traitement. Elle doit s’articuler, dans nos structures symphoniques et lyriques, autour de l’orchestre et du chœur comme ressources principales, et ne pas oublier que l’objectif à terme est d’immerger les nouvelles générations et les nouveaux publics dans le répertoire symphonique et lyrique
Nos structures, dont les subventions ont stagné pour certaines depuis plusieurs décennies, ont besoin d’un refinancement afin de :
- recruter des musicien·nes permanent·es sur tous les postes laissés vacants ou gelés ;
- créer des orchestres permanents (CDI à temps complet) dans les régions qui n’en sont toujours pas dotées ;
- proposer une offre riche (grands effectifs, opéras grande forme, grands ballets), variée et la plus équilibrée possible sur l’ensemble du pays, afin de garantir une égalité d’accès à la culture symphonique et lyrique à tous nos concitoyens ;
- rallonger les séries (plus de levers de rideau par programme) afin d’élargir le public touché (notamment les publics éloignés, ou encore les publics empêchés) ;
- réévaluer les salaires pour compenser enfin la perte considérable de pouvoir d’achat des artistes musicien·nes permanents sur ces quinze dernières années ;
- rénover ou mettre à niveau des équipements parfois vieillissants ; aménager / construire des lieux ressources, dédiés l’interprétation des œuvres musicales.
Ce n’est qu’à ces conditions que nous serons en réelle capacité d’assumer efficacement et décemment nos missions de service public de la culture.
Quant aux musicien·nes intermittent·es du spectacle, ils et elles répondront présents pour que le service public de la culture soit complet.
Complet dans un sens géographique : un maillage fin du territoire est nécessaire pour que ce service public soit accessible à toutes et tous, dans les grandes villes comme dans la ruralité. Un vrai service public de la culture exige que « ça joue tout, partout, tout le temps. » Donnons-nous comme objectif que chaque personne vivant en France ait l’habitude de voir des musicien·nes exercer leur métier sans intermédiaire numérique, et qu’assister à un concert devienne une occurrence agréable, commune et accessible.
Pour cela, l’offre de concerts devra être décuplée. Les théâtres de ville et les centres culturels pourraient participer à ceci, moyennant un programme de soutien financier qui pourrait être géré par le Centre National de la Musique.
Cependant, ce n’est pas suffisant. Devant l’impossibilité de construire des salles de concert dans chacune des 34 871 communes françaises, nous devons également utiliser tous les lieux de diffusion dits « occasionnels » comme les cafés-hôtels-restaurants, lieux associatifs et de proximité qui peuvent accueillir des concerts. Pour ce faire, les aides à l’emploi d’artistes comme le GIP Cafés Cultures et le FONPEPS doivent changer de dimension.
Les comités des fêtes ont également un rôle à jouer pour augmenter l’accessibilité du service public de la culture. Notre proximité avec la FNCOF doit persister et nous pourrions encourager la tendance des comités des fêtes à programmer davantage de concerts, en plus des festivités populaires.
À l’heure de la lutte contre le changement climatique, tout cela doit se faire en limitant l’empreinte carbone au maximum. Nous savons déjà que les déplacements du public en génèrent bien davantage que ceux des musicien·nes. La conséquence en est qu’il faut limiter les événements gigantesques qui drainent des centaines de milliers de spectateur·ices pour les remplacer par des nuées de petits concerts, ayant lieu partout sur le territoire.
Complet dans la diversité des esthétiques : pour qu’une véritable démocratie culturelle puisse émerger, toutes les esthétiques musicales, des plus classiques aux plus expérimentales, des plus populaires aux plus confidentielles, doivent être visibles et écoutables par l’intégralité de la population.
Mais nombre de projets artistiques (notamment dans le champ des musiques actuelles, mais pas seulement) sont insuffisamment rentables pour les producteurs dans le secteur marchand. Il en résulte qu’une pléthore d’artistes de la musique ne sont pas produit·es, et doivent affronter seul·es le champ de la diffusion occasionnelle, devenant au passage des proies faciles pour des pseudo-producteurs qui ne sont que des officines prédatrices, et victimes de travail illégal.
Il est donc nécessaire de créer et financer des structures régionales de production pour les projets d’artistes de la musique. L’accès à ces structures doit être possible pour tou·tes les artistes de la musique, et parmi leurs missions de service public devront figurer une diffusion territoriale intégrale de toutes les esthétiques.
Complet dans la transmission : Les musicien·nes intermittent·es constituent un relais puissant pour l’Éducation Artistique et Culturelle sur les territoires à mettre en lien avec les acteurs culturels (associations d’éducation populaire, collectivités territoriales et leurs équipement culturels (médiathèques, pôle culturels) pour toucher tous les publics (jeune public, publics empêchés).
Ainsi par leur mobilité géographique, la diversité des esthétiques qu’ils travaillent, et les opportunités de transmission artistiques et culturelle qu’ils et elles portent, les musicien·nes intermittent·es parachèvent un schéma de service public de la culture ambitieux et nécessaire pour consolider un modèle démocratique de progrès.
Nous devons exiger une réaffirmation politique forte du service public de la culture, dans toutes ses composantes : enseignement, création, production, diffusion, médiation, transmission. Un service public réellement au service de toutes et tous, structuré, nuancé, pensé pour répondre à l’exigence démocratique d’égalité d’accès, de reconnaissance des diversités culturelles et de valorisation de l’ensemble des esthétiques musicales. Un service public ambitieux, condition indispensable pour garantir à chacun·e le droit d’éprouver, de pratiquer, de créer et de partager la culture.
Cela suppose de lutter sans relâche contre la précarité des professionnel·les, d’obtenir des moyens à la hauteur des missions, de construire une réelle démocratie culturelle, et de faire des droits culturels une réalité vivante et partagée, non une simple caution politique. Face aux logiques de rentabilité capitaliste et de segmentation des publics, nous portons haut l’ambition d’un service public de la culture complet, cohérent, émancipateur, conscient des impératifs climatiques, ancré dans les territoires et construit avec celles et ceux qui le font vivre au quotidien, ainsi que ses usager·ères.
Aujourd’hui il paraît possible de tirer de ce concept de droits culturels — démocratie culturelle — une ambition pour les arts ainsi que les pratiques artistiques en général et son service public en particulier.
En cohérence avec les valeurs portées par la CGT, notamment celles visant l’émancipation des travailleuses et des travailleurs, nous pourrions revendiquer une définition des droits culturels comprenant :
- la généralisation de l’expérience démocratique, à commencer par une démocratie culturelle : affirmer que chacune et chacun a le droit de faire vivre sa culture, au sein de laquelle peut se trouver une pratique artistique de quelque nature que ce soit ; que l’accès à cette pratique dans de bonnes conditions doit être garantie par la puissance publique, à tous les âges de la vie, en tout lieu ;
- la reconnaissance de l’importance de l’éducation populaire et de sa visée émancipatrice ;
- le financement de chaque pratique artistique pour ce qu’elle est (accès aux œuvres, interprétation du répertoire, création, diffusion, enseignement spécialisé, média on culturelle et EAC, pratiques professionnelles, pratiques amateurs) en créant des ponts entre elles plutôt que de les opposer ;
- une démocratie dans nos orchestres, nos maisons d’opéra, nos conservatoires, nos écoles de musique et de danse, nos assos, nos entreprises et une action syndicale portant non seulement sur les questions admises (rémunération, lutte contre la précarité, conditions d’exercice, égalité femmes/hommes, etc.) mais qui investisse également le contenu du travail c’est-à-dire qui implique les agents et les salariés dans l’élaboration — par exemple — de leurs missions pédagogiques, de leurs saisons artistiques, des contenus de toute sorte qu’ils produisent. Le rapport au travail étant lui aussi un fait culturel, affirmer que chaque agent et salarié puisse se saisir de son outil de travail et pas seulement s’y soumettre constitue, en soi, une mise en œuvre des droits culturels.
